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Ararat, 2675
Pendant que Vasko aidait Clavain à faire ses paquets, Scorpio sortit de la tente, remonta sa manche sur son bloc-poignet et appela Blood.
— Je le tiens, dit-il tout bas. J’ai dû me montrer un peu persuasif, mais il a accepté de revenir avec nous.
— Tu n’as pas l’air transporté de joie.
— Il a encore un ou deux détails à régler.
— Ce n’est pas très rassurant…, renifla Blood. Il n’a pas perdu les pédales, au moins ?
— Je ne sais pas. Une ou deux fois, il a dit qu’il voyait des choses.
— Des choses ?
— Des formes dans le ciel. J’ai trouvé ça un peu inquiétant, je dois dire, mais d’un autre côté ça n’a jamais été un homme très facile à comprendre. J’espère qu’il se décoincera un peu en retrouvant la civilisation.
— Et s’il ne se décoince pas ?
— Ça… Enfin, je pars du principe que nous nous en sortirons mieux avec lui que sans lui, répondit patiemment Scorpio.
— Parfait, fit Blood d’un ton rien moins que convaincu. Bon, tu peux oublier la barque. On t’envoie une navette.
Scorpio fronça les sourcils, à la fois ravi et gêné.
— Pourquoi ce traitement de VIP ? Je pensais que l’idée était de veiller à ce que l’opération se déroule avec le maximum de discrétion ?
— Exact. Mais il y a du nouveau.
— La capsule ?
— Tout juste. Ce putain de truc a commencé à se réchauffer. Il est passé tout seul sur mode réveil. Les bio-indicateurs ont changé de statut il y a une heure environ. Celui ou ce qui se trouve à l’intérieur, quoi que ce soit, est en phase de réveil.
— Génial. De mieux en mieux. Et tu ne peux rien y faire ?
— C’est tout juste si on a les moyens de réparer une pompe à merde, Scorp, alors, un truc aussi perfectionné… Mais Clavain aura peut-être une idée du moyen de ralentir le processus…
Avec sa tête pleine d’implants conjoineurs, Clavain était le seul, sur Ararat, à pouvoir parler aux machines comme il le faisait.
— Combien de temps avons-nous devant nous ?
— Onze heures environ.
— Onze heures… Et c’est maintenant que tu me préviens ?
— J’attendais de savoir si tu ramenais Clavain avec toi.
Scorpio fronça le nez.
— Et si je t’avais dit que je ne le ramenais pas ?
Blood éclata de rire.
— Alors on aurait récupéré notre barque !
— Tu te crois drôle, peut-être ? Ben, à ta place, je n’essaierais pas d’en faire une carrière !
Scorpio coupa la communication et rentra dans la tente, où il révéla le changement de plan à ses compagnons. Vasko l’interrogea, avec une excitation à peine dissimulée, sur les raisons de ce changement de programme, mais Scorpio éluda la question.
— Prends tout ce que tu veux, dit-il en voyant le misérable balluchon d’effets personnels que Clavain avait rassemblés. Nous n’avons plus à craindre de faire chavirer la barque.
Clavain noua le balluchon et le passa à Vasko.
— J’ai tout ce qu’il me faut là-dedans.
— Bon, eh bien, je demanderai qu’on te rapporte le reste quand on enverra quelqu’un démonter la tente.
— La tente reste là, objecta Clavain, interrompu par une quinte de toux.
Il enfila une lourde capote noire qui traînait presque jusqu’à terre et se peigna avec ses doigts aux ongles interminables, renvoyant en arrière ses cheveux qui formèrent des vagues d’un blanc argenté sur le col de sa capote.
— Et mes affaires resteront sous la tente, fit-il alors. Tu n’as pas écouté ce que je t’ai dit, hein ?
— Oh si, répondit Scorpio. C’est juste que je ne voulais pas l’entendre.
— Eh bien, mon ami, essaie de me comprendre, fit-il en lui tapotant le dos. C’est tout ce que je te demande.
Clavain tendit la main vers la cape qu’il portait jusque-là, en palpa le tissu, la reposa. Puis il ouvrit un tiroir et prit un objet emballé dans un étui de cuir noir.
— Un pistolet ? avança Scorpio.
— Un joujou plus fiable, répondit Clavain. Un couteau.